Sénat : Gérard Larcher, l'insubmersible homme du contre-pouvoir à l'épreuve du RN
Ardent défenseur du bicamérisme, infatigable homme de compromis, Gérard Larcher se heurte à un ultime défi à l'aube de son sixième mandat de président du Sénat : contenir la poussée inédite du Rassemblement national en s'érigeant en "contre-pouvoir" institutionnel à la chambre haute.
A 77 ans, ce ténor des Républicains brigue jeudi (15H00) un nouveau bail de trois ans au "plateau", le siège réservé au patron de la Haute assemblée.
Le sénateur des Yvelines y est à son aise : il l'a déjà occupé pendant 15 années, et sans discontinuer depuis 2014. Sa mainmise sur l'institution s'annonce toujours aussi incontestée, grâce aux votes assurés d'une majorité très large de sénateurs allant de la droite aux centristes, en passant par Horizons.
Cet homme discret, bien plus à l'aise dans les couloirs secrets du Palais du Luxembourg que sur les plateaux TV, a en effet su se rendre indispensable au fil des années, non sans alimenter parfois des accusations de passéisme ou d'opacité dont le Sénat peine à se départir.
Mais lorsqu'il s'agit de négocier, de discuter et de bâtir, ce stratège excelle grâce à une écoute et une expérience reconnues, même au-delà de sa famille politique.
- "Habileté incroyable" -
"C'est un +madré+ de première, attentif à tout, voulant résoudre tous les problèmes. Un personnage d'une habileté incroyable, qui sait parfaitement où il veut aller mais qui sait arrondir", décrit son premier opposant, Patrick Kanner, président du groupe socialiste.
"Quand vous arrivez au Sénat, on vous fait une anesthésie générale, on vous injecte du Larcher. Règle N.1: le président a toujours raison. C'est tout en crainte et en rondeur", s'amuse un ancien sénateur LR.
Le Normand d'origine représente tout ce que la haute assemblée chérit : la continuité, l'enracinement, le dialogue.
"Rarement dans la vie de nos institutions, un homme n'avait aussi bien incarné l'une d'entre elles. Le Sénat et Gérard Larcher, c'est une rencontre pratiquement évidente", affirme Bruno Retailleau, soutenu dans sa quête élyséenne par M. Larcher.
Mais la constitution annoncée d'un groupe RN de 15 membres, une première, pourrait bien faire dérailler le train de sénateurs de cet élu influent, partisan très ferme d'une ligne "ni RN, ni LFI" et de l'alliance de la droite et du centre.
"Les accords discrets dans les couloirs se feront maintenant sous les yeux de nos 15 sénateurs", a prévenu Marine Le Pen, raillant au passage ces élus qui auraient "maugréé" après les sénatoriales parce qu'il ne faudrait "pas les déranger pendant la sieste".
"L'arrivée de ce groupe, à un tel niveau, va profondément bouleverser le comportement des uns et des autres. C'est inévitable. La présidence du Sénat ne peut plus rester la même", s'inquiète la présidente des sénateurs communistes Cécile Cukierman.
- "Valeur refuge" -
Engagé chez les jeunes gaullistes en 1966, puis au RPR en 1976, autrefois vétérinaire spécialisé dans les soins aux chevaux et amateur invétéré de chasse, Gérard Larcher a gardé la devise de l'école de cavalerie de Saumur : "En avant, calme et droit".
"Gégé", pour les intimes, aura bien besoin de cette formule pour affronter les mois qui s'ouvrent, alors que le RN promet de débaucher dans les rangs LR.
Le Sénat doit rester l'"assemblée du débat apaisé", a déjà prévenu le patriarche de la chambre haute, prêt à s'ériger en "contre-pouvoir indispensable en démocratie".
Ce contre-pouvoir, Gérard Larcher l'a longtemps incarné face à Emmanuel Macron, président qualifié de "vertical" et dont il a souvent dénoncé "l'attitude lointaine et condescendante". En particulier après la dissolution de 2024 : "un choix brutal" annoncé par téléphone "en une minute trente", enrage régulièrement cet hôte chaleureux à l'incisif coup de fourchette.
En passe d'être réélu jusqu'en 2029 - beaucoup d'observateurs l'imaginent laisser la main après -, il pourrait se frotter à une toute autre forme de contre-pouvoir si Marine Le Pen accédait à l'Elysée et tentait de modifier la Constitution via l'article 89, qui nécessite l'accord de la chambre haute.
"Le Sénat va vivre un moment de rupture politique, il va falloir parler d'une voix claire. Larcher est la valeur refuge derrière laquelle tout le monde va devoir se ranger", analyse le constitutionnaliste Benjamin Morel. "Paradoxalement, il n'a jamais été aussi peu menacé à son poste alors même qu'il fait sans doute face au plus grand défi de sa carrière politique".
P.Sinclair--TNT