A Sao Tomé-et-Principe, préserver les "roças", vestiges fragiles du passé colonial
"Ma grand-mère a vécu ici, mon père est né ici et je suis aussi né ici. C'est en quelque sorte notre héritage", raconte Conceiçao Moreno, en pointant les murs décatis de l'ancienne plantation coloniale de Sundy sur l'île de Principe.
Sundy fait partie des six "roças" inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO fin juillet, pour leur architecture et leur importance fondamentale dans l'histoire du pays.
Mais la majorité des "roças" de Sao Tomé-et-Principe sont à l'abandon. Elles posent un défi majeur de préservation pour ce petit Etat insulaire d'Afrique centrale situé dans le golfe de Guinée, et font l'objet d'un intérêt de niche d'investisseurs privés qui voient dans ces édifices chargés d'histoire un potentiel hôtelier ou touristique.
A l'origine, les "roças" ont été pensées comme des lieux de servitude, fondées dès la deuxième moitié du XIXe siècle par les colons portugais dans une traite extrêmement violente, afin d'y exploiter des esclaves pour une culture intensive de canne à sucre puis de cacao et de café.
A l'abolition de l'esclavage, en 1869, les anciens esclaves furent remplacés par des "serviçais", des travailleurs contractuels amenés - souvent de force - du Cap-Vert, d'Angola, du Mozambique, du Gabon ou du Congo.
Plus que des simples plantations, les "roças", en combinant "des terres agricoles, des infrastructures industrielles, des zones résidentielles et des équipements sociaux dans le cadre d'une planification territoriale très structurée", illustrent le "fonctionnement d'un système agro-industriel colonial à grande échelle basé sur la migration et les travaux forcés", décrit l'UNESCO.
A Sundy, les fortifications des anciennes écuries aux allures de châteaux forts, la maison de maître à l'architecture coloniale portugaise, la petite chapelle en pierre blanche et l'alignement des sanzalas, logements des travailleurs de la plantation, témoignent encore d'une époque où les "roças" représentaient des systèmes complexes et quasi autarciques de production agricole.
- "Mémoire collective" -
Ces édifices "conservent la mémoire collective de Sao Tomé-et-Principe depuis l'époque coloniale jusqu'à nos jours", explique Emir Boa Morte, directeur général de la Culture du pays.
"Certaines ont déjà disparu depuis l'époque coloniale, d'autres ont été rassemblées, il y a eu une diminution. Mais, malgré tout, il en existe encore une centaine", décompte-t-il.
Les "roças" ont été collectivisées à la fin des années 1970 par le régime marxiste-léniniste, puis privatisées dans les années 1990, mais n'ont pas survécu au déclin économique de l'archipel, pourtant premier producteur de cacao au début du XXe siècle.
Et l'immense majorité, parfois toujours habitées par les anciens travailleurs et leurs descendants, se résument à des bâtisses anciennes délabrées voir insalubres, où la nature a parfois repris ses droits.
Député à l'Assemblée nationale de 46 ans, Conceiçao Moreno est un descendant de "serviçais" venus du Cap-Vert pour cultiver le cacao à Sundy.
Il est un des seuls à être resté sur le vaste terrain de l'ancienne plantation après son rachat il y a quelques années par HBD (Here be Dragons), le fond d'investissement de l'entrepreneur sud-africain Mark Shuttleworth.
"Je n'ai jamais vécu ailleurs, j'aime donc être ici. Il y a une relation culturelle très forte", explique avec affection celui dont la maison est désormais séparée de la plantation par une guérite et une barrière levante.
- "Nouvelle vie" -
L'ancienne maison de maître de Sundy a déjà été transformée en hôtel cinq étoiles et à la fin des travaux de rénovation, les anciens logements des travailleurs deviendront des chambres supplémentaires.
"Nous créons de magnifiques hôtels où des centaines de personnes peuvent travailler. Plus personne n'utilisait ces anciennes +roças+ de la manière dont on les utilisait à l'époque, donner une nouvelle vie à ces bâtiments est tellement important", fait valoir Egbert Bloemsma, le directeur général des hôtels d'HBD.
"C'est important de faire notre part. On rénove les +roças+, on préserve les anciens bâtiments et on préserve la culture", insiste le directeur général du groupe hôtelier qui compte deux anciennes "roças" de l'île de Principe à son catalogue.
Et la reconnaissance de l'UNESCO devrait insuffler une nouvelle dynamique à la préservation de ce patrimoine historique.
"Nous sommes en train de mobiliser presque toute la population de São Tomé", assure Emir Boa Morte du ministère de la Culture, "quiconque visitera les +roças+ verra qu'il y a eu un changement après avoir été élevé au rang de patrimoine mondial de l'humanité".
"Dans cinq à dix ans, dix autres roças pourraient rejoindre la liste de l'UNESCO", ajoute-t-il, optimiste.
L'Etat a mis en place un "plan de gestion national de 2025 à 2035" de ce patrimoine historique pour permettre aux bâtiments de sortir du délabrement et leur trouver un nouvel usage.
Mais si les investissements sont les bienvenus, "pas question d'effacer l'Histoire", insiste Emir Boa Morte.
"L'histoire de ces +roças+ doit être racontée. Il y aura une combinaison, un mariage entre le passé et le présent", assure-t-il.
A.M.James--TNT