Comment réduire l'exposition au cadmium? Les députés s'affrontent sur la trajectoire à adopter
Mettre fin à une exception française: les députés ont commencé à étudier mercredi soir une proposition de loi écologiste pour limiter les risques d'exposition de la population au cadmium, un métal lourd toxique, mais la trajectoire soutenue par la gauche pour y parvenir rencontre l'opposition du reste de l'hémicycle.
Pour les uns, il s'agit d'une "bombe sanitaire". Pour les autres, d'un sujet devant être traité avec prudence, au risque de mettre à mal la compétitivité de l'agriculture française.
Les débats, qui devraient s'achever dans la nuit, tournent autour d'une question: à quel rythme imposer une baisse des taux de cadmium dans les engrais phosphatés? Ces fertilisants sont utilisés pour l'agriculture, mais source d'accumulation de cadmium dans les sols, et donc dans les aliments, puis les corps.
"Nous devons être au rendez-vous de l'histoire", a martelé le député écologiste Benoît Biteau, auteur du texte, en rappelant que ce métal, reconnu cancérogène, se retrouve actuellement dans "le pain", les "pommes de terre", les "pâtes" ou encore "les céréales".
Le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a reconnu dans l'hémicycle de l'Assemblée une "sur-imprégnation de la population française au cadmium par rapport à nos voisins européens".
Mais la trajectoire de baisse doit être "soutenable au plan économique", a-t-il ajouté, soulignant le caractère indispensable de ces engrais pour les agriculteurs. "Il n'existe pas à court terme d'alternatives permettant de s'y substituer intégralement sans venir compromettre nos capacités de production", a-t-il affirmé.
En France, l'alimentation est la première source d'exposition au cadmium, selon l'agence de sécurité sanitaire française Anses. Or en cas d'exposition prolongée, le cadmium est reconnu cancérogène, toxique pour la reproduction, peut entraîner "des atteintes rénales" ou encore une fragilité osseuse.
En 2025, près de la moitié de la population française présentait des expositions au cadmium dépassant les valeurs sanitaires de référence, selon l'Anses.
L'agence recommande d'abaisser les limites maximales autorisées de cadmium dans les engrais phosphatés à 20 milligrammes par kilo -- contre 60 mg/kg en Europe, et 90 mg/kg actuellement pour la France, qui bénéficie d'une dérogation.
Un décret du gouvernement est attendu depuis des années. L'exécutif envisage une baisse très progressive des seuils: 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030, et 20 mg/kg d'ici 2038.
Mais la proposition de loi, également portée par Clémentine Autain (l'Après), propose une baisse plus rapide: à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg à partir de 2030.
- "Décadmiation" -
Dans un esprit de compromis, la proposition de loi a été réécrite par rapport à une première version, qui prônait une interdiction totale. Un compromis pas suffisant, pour des députés de droite et du centre.
Le MoDem tentera de limiter la baisse à 60 mg/kg, pour s'aligner sur la norme européenne.
Des députés Renaissance tenteront eux d'adoucir la trajectoire proposée par le texte, en atteignant les mêmes cibles que lui, mais plus tard, afin de laisser le temps aux producteurs d'engrais de s'adapter.
Cette trajectoire alternative -- 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030, et 20 mg/kg d'ici 2035 -- a reçu le soutien du ministre Mathieu Lefèvre.
"Une réduction trop brutale des seuils pourrait créer des tensions d'approvisionnement", "les phosphates naturellement pauvres en cadmium" étant "concentrés dans un nombre limité de pays", a argumenté le député Renaissance Jean-Luc Fugit.
Et si des procédés de "décadmiation" existent, ils pourraient entraîner "des surcoûts importants", a-t-il ajouté.
Faux, a rétorqué Benoît Biteau, citant un coût de seulement "2 euros par hectare et par an" pour les agriculteurs. Ce faible coût "permettrait de continuer de s'approvisionner sur le principal gisement mondial" au Maroc, riche en cadmium.
Le géant marocain du secteur, l'OCP, assure déjà livrer à l'UE des engrais phosphatés contenant du cadmium à "moins de 20 mg/kg".
Si les équilibres dans l'hémicycle ne sont pas favorables à son texte tel quel -- LR et le RN s'y sont opposés en commission -- le député compte sur une faible présence des élus du bloc central, qui pourraient craindre de se voir reprocher leur position.
Le texte, très médiatisé, a été soutenu par de nombreux activistes.
Les conséquences du cadmium, ce sont "des cancers", "des familles endeuillées", a martelé lors d'une conférence de presse mardi la militante écologiste Camille Etienne, ajoutant: "Il n'y a aucune raison valable de décaler la date."
T.Allen--TNT