Lula, l'idole de gauche qui défie les années et l'extrême droite
"Tout ce qui m'est arrivé dans la vie a été un miracle", dit Lula. En arrachant un quatrième mandat à la tête du Brésil, contre la droite bolsonariste et l'usure du temps, l'ancien leader syndical entre encore davantage dans l'Histoire.
Au cours d'une campagne présidentielle harassante, la fatigue s'est parfois lue sur son visage et dans sa voix, plus éraillée que jamais en ce dimanche triomphal.
Et le panama qu'il portait, après un cancer de la peau, sur ses cheveux jadis noirs et drus, désormais gris et plus clairsemés, rappelait le poids des ans, tout comme sa barbe emblématique.
Il fêtera mardi ses 81 ans. Il l'assurait pourtant ces derniers mois: il se sent plus en forme que jamais.
À coups de vidéos le montrant dans ses exercices physiques quotidiens, il a affiché une vitalité indéniable.
Et il a su se réinventer.
Lui qui dédaignait le téléphone portable en est venu à se proclamer "roi du selfie".
Il a fallu que le géant historique de la gauche arrive, contre toute attente, derrière le conservateur Flavio Bolsonaro au premier tour pour qu'il s'y mette.
Façon de reconnaître que, face à une droite puissante sur les réseaux sociaux, il était temps pour lui de faire sa révolution.
Cela met aussi en lumière un décalage avec la réalité d'un pays massivement connecté et profondément polarisé.
- "Trajectoire épique" -
Durant la campagne, il a paru d'abord focalisé sur l'exaltation de sa propre biographie - sa "trajectoire épique", dixit son ex-ministre Fernando Haddad.
Lula est né le 27 octobre 1945 dans une famille de paysans pauvres du Pernambouc (nord-est).
Fuyant la faim, sa famille s'installe dans la région industrielle de Sao Paulo (sud-est). Ouvrier à 14 ans - il perd un doigt à l'usine -, il devient leader syndical et dirige de grandes grèves à la fin des années 1970, en pleine dictature militaire.
Après trois candidatures infructueuses, l'ancien métallo entre en 2003 au palais présidentiel à Brasilia.
Réélu en 2006, il quitte le pouvoir avec une popularité au zénith, portée par les programmes sociaux financés grâce au boom des matières premières.
Il s'est bâti une aura de défenseur du multilatéralisme et de leader du Sud. Ses accointances avec des gouvernements autoritaires de gauche, comme le Venezuela de Hugo Chavez, lui vaudront toutefois des critiques.
- 580 jours de prison -
Au-delà de sa biographie, Lula est également hanté par la question de son bilan.
Comme un aveu, ce père de cinq enfants a indiqué récemment ne pas vouloir "être seulement le président de la Bolsa Familia".
Cette allocation aux foyers les plus pauvres reste son legs le plus marquant, mais est vieille de plus de 20 ans.
En 2022, il l'avait emporté de peu face au sortant Jair Bolsonaro, qui sera plus tard condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d'État contre son tombeur.
Lula est certes crédité d'avoir rétabli les politiques sociales abîmées par son prédécesseur et freiné le saccage de l'Amazonie.
Son troisième mandat a cependant eu des airs de remake, sans guère d'idées nouvelles.
Il traîne aussi, comme un boulet, une condamnation pour corruption qui lui a fait passer 580 jours en prison en 2018-2019.
Elle a été annulée pour vices de procédure et pour cause de partialité du juge, mais "Lula voleur" reste un inusable refrain de la droite.
- Longévité hors norme -
Pourquoi ce grand supporter des Corinthians, club de foot de Sao Paulo, a-t-il pris le risque du match de trop ?
Celui qui s'est bien gardé de pousser un héritier expliquait vouloir sauver la "démocratie" face à l'extrême droite.
Durant la campagne, il était presque en permanence accompagné par sa troisième épouse, Rosangela da Silva, dite "Janja", 60 ans, sociologue féministe devenue une figure forte de son mouvement.
Après avoir évité de peu une sortie par la petite porte, la place de Lula dans l'Histoire est plus que jamais garantie : aucun autre président démocratiquement élu n'a dirigé aussi longtemps le plus grand pays d'Amérique latine.
Il le disait avec une tranquille assurance en 2024 devant des médias étrangers, dont l'AFP, dans sa résidence de l'Alvorada : "il n'y a personne dans ce pays qui ait plus d'expérience de président que moi."
T.Bennett--TNT