Venues d'Asie, ces petites mains qui font tourner le Groenland
Marinel Garciano n'aime pas l'hiver et pourtant à Ilulissat, il règne neuf mois par an : si elle a quitté les Philippines pour le Groenland, c'est pour donner à ses enfants ce qu'elle "n'a jamais eu".
Issue d'un milieu modeste, sa famille fait partie des quelque 1.200 Philippins installés sur l'île arctique de 57.000 habitants, la première diaspora étrangère de ce territoire danois.
"On cherche juste des pâturages plus verts", sourit la mère de famille de 38 ans, les yeux perdus à travers la fenêtre enneigée.
Mais, derrière la vitre, en ce mois d'avril glacé, c'est le blanc immaculé du blizzard qui avale les rues d'Ilulissat, au nord du cercle polaire arctique.
- Téléportée -
Longs cheveux noirs, cernes discrets et sourire communicatif malgré la fatigue, Marinel Garciano s'accorde une pause au café Nuka, où travaille son mari.
Owie Garciano, lui, a quitté en 2012 les paysages luxuriants des Visayas pour le Groenland, son froid extrême et un emploi de cuisinier.
Sa femme et leurs trois enfants l'ont rejoint à Ilulissat en 2021, portés par l’essor touristique de la capitale des icebergs.
"C’est comme si je m'étais téléportée ", lâche Marinel Garciano. "De la forêt tropicale à ici."
D’abord manutentionnaire malgré son dos fragile, elle finit par trouver un emploi de réceptionniste.
Sa fille de 15 ans vient parfois l'aider. Son fils aîné, 18 ans, travaille comme commis dans un restaurant réputé.
Si la famille s'épuise au travail, c'est en pensant à demain : Marinel Garciano investit "chaque couronne" dans l'immobilier pour sécuriser l’avenir de ses enfants.
"Je ne veux pas qu’ils grandissent comme moi", dit‑elle. "Aux Philippines, rien ne garantit que ce que tu as aujourd’hui sera encore là demain."
Entre deux commandes, Owie Garciano surgit de la cuisine, l'embrasse à la hâte, puis disparaît à nouveau, laissant derrière lui une odeur de friture.
Ne sachant pas combien de temps leurs visas seront renouvelés, hors de question de "gaspiller " son temps ici.
Marinel Garciano tient des comptes d'apothicaire, surveille de près les dépenses des enfants, quitte à confisquer leur argent " pour leur avenir ".
"De toute façon, il fait trop froid pour sortir et s'amuser", tranche‑t‑elle. "Et si tu bois, tu finis juste en gueule de bois et fauché."
Elle se tortille sur la banquette de skaï rouge. " Je ne sais pas... je suis peut‑être folle ", dit‑elle en riant.
Le lendemain matin, elle prêtera main‑forte à des amies philippines pour le ménage du nouvel aéroport de la ville, qui doit ouvrir ses portes en octobre.
- Manque de main d'oeuvre -
A l'aube, loin des regards, l'hôtel Best Western s'anime au rythme d'un discret ballet.
Une femme de chambre thaïlandaise disparait derrière une volée de draps, un cuistot philippin derrière une gerbe de flamme. Ici, un quart du personnel est étranger.
"On aimerait employer des locaux, mais c’est très difficile ", reconnaît la directrice Arnarissoq Møller.
"Sans eux, je ne sais pas comment nous pourrions maintenir notre niveau de service".
À Ilulissat, environ 50.000 visiteurs affluent chaque année dans la petite ville de 5.000 habitants.
Le tourisme progresse vite, mais la main-d'œuvre manque, dans un territoire où la population est en constant déclin.
Selon le patronat groenlandais, 5 à 6% des travailleurs du territoire arctique sont aujourd'hui asiatiques, attirés par un secteur en expansion.
Une présence indispensable, parfois mal comprise.
Marinel Garciano le ressent par moment entre regards appuyés et mots durs : "rentrez chez vous".
"Comme dans n'importe quel pays ", relativise-t-elle. " On doit s'adapter à la langue, à la culture... mais ce n'est pas facile."
Toute la journée, elle jongle entre le groenlandais, le danois et l'anglais.
Assise à côté d'elle, sa cadette, Neliowi, 5 ans, dévore des dessins animés en anglais.
"Le matin, je l'encourage toujours à parler quatre ou cinq langues".
- Mourir ici -
Quand on lui parle de bonheur, Marinel Garciano hésite : "Je suis heureuse de savoir que mes enfants ne risquent pas de retomber dans la pauvreté".
Elle ne veut pas "mourir ici", espérant pouvoir rentrer aux Philippines avant ses 40 ans.
"Ici, il n’y a pas vraiment de moyen de laisser sortir ce que tu ressens. A part regarder par la fenêtre et soupirer."
La nuit tombe, les touristes désertent le café Nuka. Dehors, le blizzard ne faiblit pas.
Marinel enfile son épais manteau en grimaçant, rêvant "d'arbres, de mer et de sable".
Les traits tirés, son mari franchit les portes battantes de la cuisine.
Un commis philippin le salue d'une main sanguinolente. Il prépare des gigots de rennes qui finiront en curry panang, devenu le plat phare des restaurants de la ville.
En salle, une jeune femme dresse les tables pour le lendemain.
Ilulissat s'endort sous sa couverture de neige, mais la lumière chaude et quelques notes de pop-rock thaïlandais du café Nuka révèlent qu'une autre vie veille encore.
S.Mitchell--TNT