La guerre au Moyen-Orient offre à Kiev une avancée diplomatique dans le Golfe
Quand les premières bombes américaines et israéliennes sont tombées sur l'Iran, la Russie semblait être parmi les pays à pouvoir tirer profit de cette guerre, grâce à la flambée du baril, à la diversion stratégique de Washington et à la réorientation des systèmes occidentaux de défense antiaérienne vers le Golfe aux dépens de l'Ukraine.
C'était sans compter sur l'activisme diplomatique du président ukrainien Volodymyr Zelensky qui, grâce à une tournée spectaculaire au Moyen-Orient, a su, selon des responsables et analystes à Kiev, rebattre les cartes dans une région considérée jusqu'alors comme acquise à Moscou, quatre ans après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
"Pour la première fois et à la surprise de certains pays, l'Ukraine agit comme un Etat capable de fournir des services de sécurité, d'exporter une expertise en matière de défense et de sécurité", souligne auprès de l'AFP l'analyste politique ukrainien Volodymyr Fessenko.
Un bouleversement par rapport à 2022: manquant de tout, Kiev quêtait alors auprès des Etats-Unis et de l'Europe les systèmes de défense antiaérienne sophistiqués, les chars modernes et les obus d'artillerie qui lui faisaient cruellement défaut.
Depuis, la prolifération des drones sur le champ de bataille a relativisé l'importance d'une partie de ces matériels et propulsé de modestes fabricants ukrainiens au rang d'acteurs majeurs de la guerre des drones et de la lutte antidrone.
- "Moscou irrité" -
Chaque jour, les forces ukrainiennes neutralisent des centaines de drones de conception iranienne lancés par la Russie.
Quand l'Iran a commencé à riposter aux frappes israélo-américaines fin février en tirant ces mêmes drones contre d'autres Etats au Moyen-Orient, Volodymyr Zelensky a rapidement dépêché plus de 200 spécialistes antidrones dans au moins quatre pays.
Et le président ukrainien s'est rendu en personne en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, au Qatar, en Jordanie et en Syrie, devenant l'un des premiers dirigeants étrangers à visiter la région depuis le déclenchement de la guerre.
"Moscou est irrité au plus haut point par le renforcement rapide des liens entre l'Ukraine et les pays du Golfe à la suite de la campagne iranienne de terreur aérienne", a affirmé le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiga, sur X.
"Ils comprennent que l'expérience unique de l'Ukraine a profondément modifié son rôle dans la région."
Selon lui, la Russie et son allié iranien ont recours à la désinformation pour tenter d'enrayer cette poussée diplomatique, affirmant notamment que l'Iran aurait frappé un entrepôt de systèmes antidrones aux Emirats.
Reste à savoir quels bénéfices concrets Kiev peut tirer de cette visibilité accrue.
"Franchement, dans les pays du Golfe, on peut tout simplement demander de l'argent", avance l'analyste Taras Zagorodniy auprès de l'AFP.
"C'est un moyen de développer nos propres technologies et d'attirer des ressources supplémentaires parce que nous avons besoin de financements pour soutenir nos innovations et investissements", ajoute ce responsable du groupe de réflexion National Anti-Crisis Group.
Les détails des accords de défense conclus avec plusieurs Etats de la région ne sont pas connus.
Dans le passé, Volodymyr Zelensky a proposé d'échanger le savoir-faire ukrainien en matière de drones contre des missiles antiaériens avancés, une idée qui semble n'avoir reçu que peu d'écho.
- Pas de percée -
Le dirigeant ukrainien estime également que le renforcement des liens avec les pays du Golfe pourrait accentuer la pression sur la Russie pour qu'elle mette fin à son invasion.
Mais les analystes tempèrent: ces initiatives ne constituent pas - encore - une véritable percée.
L'impact de la trêve de deux semaines entre les Etats-Unis et l'Iran reste flou.
Volodymyr Zelensky assure que ses unités antidrones vont poursuivre leur travail au Moyen-Orient mais l'intérêt pour les technologies ukrainiennes à long terme demeure incertain.
La région s'abstient toujours de condamner l'invasion russe et d'imposer des sanctions à l'encontre de Moscou. Nombre d'Etats cherchent à maintenir de bonnes relations avec les deux camps, afin de jouer un rôle de médiation.
"Il est trop tôt pour parler de percée. Ce n'est même pas une étape, plutôt une première inflexion prudente dans la bonne direction", écrit l'ancien diplomate ukrainien Vadym Trioukhan.
Avant de devenir un tournant, cette dynamique devra se maintenir.
"Si ce rythme demeure, alors dans quelques mois, il sera tout à fait réaliste de décrocher des contrats pluriannuels de plusieurs milliards", estime-t-il.
F.Lim--TNT