"Hep, robotaxi!" A Londres, la course aux trajets sans chauffeur est lancée
Hérissés de capteurs et d'yeux électroniques, ils se faufilent sans bruit entre les bus rouges et les "black cabs" de Soho ou Camden: à Londres, les robotaxis investissent les rues, coup d'envoi d'une bataille commerciale inédite en Europe.
L'américain Waymo, filiale d'Alphabet (Google) et la start-up britannique Wayve (alliée à Uber) - bientôt suivis par le chinois Baidu (associé à Lyft) - s'exercent depuis des mois dans une capitale bien différente des villes chinoises et américaines où circulent déjà des taxis sans chauffeur.
Londres compte "20 fois plus de travaux routiers que San Francisco et 10 fois plus d'usagers vulnérables de la route (cyclistes et piétons)", explique à l'AFP Kaity Fischer, chargée du développement commercial chez Wayve.
La ville possède "des routes vieilles de 2.000 ans, sans aucune trame urbaine en grille", ajoute la dirigeante devant la Ford Mustang Mach-E qu'elle s'apprête à présenter à l'AFP.
A bord, sur un trajet en zone résidentielle, on tente de prendre en défaut la voiture devant chaque piéton, à chaque carrefour. Peine perdue: l'accélération est fluide, le freinage sans à-coup.
Au début, "les passagers s'émerveillent, filment le volant qui bouge tout seul, prennent des selfies. Au bout de trois minutes, ils font comme dans n'importe quel VTC: ils regardent leur téléphone", s'amuse la dirigeante américaine.
Les véhicules de Wayve, qui apprennent à partir des données de leurs capteurs, devraient accueillir leurs premiers passagers londoniens cet été - avec un superviseur humain à bord.
Le géant Waymo, présent dans onze villes américaines et qui s'appuie sur des itinéraires pré-cartographiés, pourrait suivre rapidement.
Baidu testera lui ses robotaxis "dans les prochaines semaines" pour un lancement espéré en 2026, explique à l'AFP Jeremy Bird, chargé de la croissance mondiale chez Lyft, son partenaire à Londres.
- "Retour de bâton" -
Le tarif "sera probablement au début assez similaire" à celui des taxis traditionnels, précise-t-il.
Dans cette alliance, Baidu fournit la technologie et le véhicule, tandis que Lyft gère la flotte et la commercialisation, illustration d'un secteur complexe, où les mêmes groupes peuvent, selon les villes, être alliés ici et rivaux ailleurs.
Si tous se pressent à Londres, c'est que le Royaume-Uni leur déroule le tapis rouge, avec une réglementation bien plus avancée qu'une Europe à la traîne.
Le gouvernement, particulièrement volontariste, présente le secteur des véhicules autonomes comme un levier de croissance majeur, susceptible de générer à terme 38.000 emplois et 42 milliards de livres à l'économie d'ici 2035.
Le déploiement sera progressif afin de convertir un public peu familier: selon un sondage de BMG Research, seuls 24% des Britanniques s'estiment bien informés sur les robotaxis.
Les récents dysfonctionnements de Baidu à Wuhan, avec des véhicules gelés en pleine rue, et le rappel de 4.000 véhicules Waymo aux Etats-Unis ont aussi montré les limites de la technologie en ville.
"Les acteurs du robotaxi savent qu'ils ne sont qu'à un accident grave d'un retour de bâton majeur. Ils doivent s'assurer que la sécurité est leur priorité absolue", explique à l'AFP Philipp Kampshoff, spécialiste du secteur chez McKinsey.
"Tout le monde a vu ce qui est arrivé" à Cruise, filiale de General Motors impliquée dans un accident avec une piétonne à San Francisco en 2023: "toutes ses licences ont été retirées et l'entreprise a pratiquement disparu", ajoute-t-il.
- "Attraction touristique" -
Au festival South by Southwest de Londres début juin, le directeur produit de Waymo, Saswat Panigrahi, a martelé que ses voitures provoquaient 13 fois moins d'accidents graves que les conducteurs humains.
Son IA serait même "assez puissante" pour détecter qu'un piéton va traverser hors des clous avant même qu'il en ait conscience, simplement en observant que son "doigt commence à bouger un peu".
"Du marketing!", rétorque Steve McNamara, chef de l'association des taxis londoniens, qui qualifie auprès de l'AFP les robotaxis de "solution à un problème qui n'existe pas".
Cet homme à la gouaille assumée représente une profession hautement symbolique, à peine remise de la tempête Uber. Le nombre de taxis londoniens est passé de 22.300 en 2009 à 14.800 en 2024.
Mais les robotaxis, eux, finiront en "attraction touristique", balaye-t-il. "Ils arrivent à un carrefour, et là où toi ou moi regarderions à droite et nous engagerions, la voiture, elle, ne le fait pas. Elle reste là et attend que la route soit complètement dégagée. Eh bien il y a des endroits à Londres où elle y sera encore à Noël."
F.Jackson--TNT