The National Times - Au Koweït, des dizaines de milliers de personnes déchues de leur nationalité

Au Koweït, des dizaines de milliers de personnes déchues de leur nationalité


Au Koweït, des dizaines de milliers de personnes déchues de leur nationalité
Au Koweït, des dizaines de milliers de personnes déchues de leur nationalité / Photo: © AFP/Archives

Après avoir été citoyenne du Koweït pendant plus de deux décennies, Lama tombe des nues en découvrant qu'elle ne l'est plus, comme des dizaines de milliers d'autres personnes déchues de leur nationalité ces derniers mois.

Taille du texte:

C'est en voulant payer son cours de gym qu'elle apprend que son compte bancaire est temporairement gelé, car l'Etat du Golfe lui a retiré sa nationalité, acquise par mariage.

"C'était un choc", raconte Lama, originaire de Jordanie. Comme d'autres personnes interrogées par l'AFP, elle s'exprime sous un pseudonyme par crainte de représailles.

"Etre une citoyenne respectueuse de la loi pendant plus de 20 ans et se réveiller un jour pour découvrir qu'on ne l'est plus (...) ce n'est pas normal", dit cette grand-mère d'une cinquantaine d'années.

Ces révocations massives s’inscrivent dans le cadre de réformes menées par l'émir, cheikh Mechal al-Ahmad al-Sabah, qui a dissous le Parlement peu après son arrivée au pouvoir fin 2023 et suspendu partiellement la Constitution.

Sa nouvelle politique semble vouloir restreindre la citoyenneté aux personnes ayant des liens de sang avec le Koweït, remodelant l'identité de ce pays pétrolier de près de cinq millions d'habitants - dont seulement un tiers de Koweïtiens-, et peut-être aussi son électorat après des années de paralysie politique, selon des analystes.

Dans un discours prononcé en mars, l'émir avait promis de "rendre le Koweït à son peuple d'origine, propre et exempt d'impuretés".

- "Sans précédent" -

Lama fait partie des plus de 37.000 personnes, dont au moins 26.000 femmes, déchues de leur nationalité depuis août 2024, d'après des données officielles compilées par l'AFP, et qui pourraient être sous-estimées selon des médias locaux.

Si les retraits de nationalité ne sont pas rares dans le pays, ce "volume est certainement sans précédent", affirme Bader al-Saif, de l'Université du Koweït.

Le Koweït compte déjà les "Bidounes" ("sans" en arabe), une communauté d'apatrides estimée à 100.000 personnes comprenant celles qui n'ont pas obtenu la citoyenneté à la fin du protectorat britannique en 1961 et leurs descendants.

Les nouvelles mesures ont aboli la naturalisation par mariage, qui n'était possible que pour les femmes, retirant la nationalité à toutes celles qui l'avaient obtenue depuis 1987. Selon les données officielles, 38.505 sont devenues koweïtiennes par alliance entre 1993 et 2020.

La campagne a visé aussi les binationaux --la double nationalité étant interdite--, les personnes ayant obtenu la naturalisation de manière frauduleuse et des personnalités devenues koweïtiennes pour leur contribution à la société, notamment des artistes.

"Du jour au lendemain, je suis devenue apatride", déplore Amal, une femme d'affaires naturalisée il y a près de 20 ans, qui se bat désormais contre cette mesure.

"Le droit à la nationalité est un droit humain fondamental, et le fait de ne pas le respecter et de ne pas le garantir peut avoir des conséquences désastreuses sur la vie des gens, comme (...) les Bidounes ne le savent que trop bien", souligne Mansoureh Mills, d'Amnesty International.

Pour Bader Al-Saif, la nouvelle campagne renvoie "à la notion d'identité: qui sommes-nous en tant que nation?".

Si le Koweït est le seul pays du Golfe doté d'un Parlement élu au suffrage universel, il n’octroie des droits politiques qu'aux personnes nées d'un père koweïtien.

- "Electorat plus petit" -

Après l'invasion du pays par l'Irak en 1990, les autorités ont accordé le droit de vote aux personnes naturalisées depuis plus de 20 ans, ainsi qu'aux enfants nés après la naturalisation de leur père, en signe "d'encouragement à l'unité nationale", rappelle Bader Al-Saif.

Mais les nouveaux dirigeants semblent avoir une autre vision du nationalisme, excluant "les personnes qui n'ont pas de racines profondes dans le pays", affirme Giorgio Cafiero, directeur général de Gulf State Analytics.

Pour Melissa Langworthy, chercheuse au sein du groupe Includovate, les femmes naturalisées se "voient dire clairement qu'elles ne sont pas les reproductrices idéales de la nation".

"Ils s'en sont pris aux mères, le cœur de la famille", déplore Lama. "Nous sommes les mères et les grands-mères des enfants de ce pays", dit-elle.

Présentées comme une campagne de lutte contre les fraudeurs, les mesures ont été bien accueillies au départ mais ont vite été critiquées.

Les autorités mettent sur le même plan "des femmes innocentes et des fraudeurs", déplore un Koweïtien dont la femme a été visée. Fonctionnaire à la retraite, celle-ci a vu sa retraite suspendue pendant six mois et son prêt bancaire gelé.

Les autorités ont promis de traiter ces femmes comme des Koweïtiennes pour les prestations sociales, mais sans droits politiques.

Avec cette campagne, "les dirigeants koweïtiens cherchent peut-être à réduire le nombre de citoyens afin de constituer un électorat plus petit et plus facile à gérer politiquement", estime Giorgio Cafiero, en référence aux crises politiques à répétition dans la monarchie.

L.A.Adams--TNT

En vedette

Jordanie: stupeur et tristesse dans un village après l'attaque contre une église

Dans le village jordanien de Hammoud, des employés s’affairent à nettoyer les dernières traces de sang dans l’église Saint-Georges et à ses abords, où dominent stupeur et tristesse après l'attaque meurtrière sans précédent contre les chrétiens du royaume.

Cybersécurité : avec l'IA, "une période assez chaotique" commence, analyse un ex-conseiller d'Obama

Entreprises et administrations se sont précipitées cette semaine pour corriger deux failles critiques, découvertes grâce à l'intelligence artificielle (IA) dans PHP, un langage informatique qui fait tourner une grande partie des sites internet du monde entier.

Manifestation à Paris : 142 interpellations dont 126 gardes à vue, annonce la préfecture de police

Au total, 142 personnes ont été interpellées, dont 126 ont été placées en garde à vue, en marge de la manifestation samedi à Paris pour le pouvoir d'achat et la défense des services publics, a annoncé dimanche la porte-parole de la préfecture de police.

Crise sociale : une mobilisation toujours forte dans un contexte tendu

Des centaines de milliers de personnes ont à nouveau manifesté samedi en France pour défendre le pouvoir d'achat et réclamer de meilleurs services publics, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, estimant que "les cortèges se sont bien passés" malgré "près de 1.000" interpellations.

Taille du texte: